NOTE AU LECTEUR :
Le petit texte que le lecteur me fait le plaisir de s’apprêter à lire n’est pas de l’humble passeur qui le donne ici en témoignage d’une époque désormais révolue ; sans qu’on sache vraiment si cela est véritablement mieux ainsi ; mais il ne m’est pas permis ici d’en dire plus. Il faut juste que l’aimable lecteur me fasse pardon de devoir lui annoncer dès à présent qu’il m’a été impossible de laisser figurer les noms des personnages et des lieux, ainsi que les dates citées dans ce texte, et que par conséquent seule une lettre suivie d’un point lui permettront cependant de s’y retrouver.Qu’il sache aussi pour finir que l’authenticité de ce texte a été confirmée officiellement par les autorités, et que s’il a l’heur de le pouvoir lire aujourd’hui c’est que le monde a bien changé depuis.
La résistance existe ; puisque je l’ai rencontrée
Je marchais dans la rue, et le soleil se levait doucement derrière moi. J’étais seul dans le boulevard M. , et je marchais par prudence quotidienne à l’extérieur des arcades qui sont toujours sombres à cette heure-ci. Alors que je me rendais à mon travail ce samedi 8 juin de l’année F., vers 6 heures 15 donc, mon téléphone se mit à vibrer en continu dans ma poche sans que rien ne s’affiche sur l’écran. Je me retournai bêtement sans réfléchir, un instant seulement, juste le temps d’apercevoir un type planqué sous les arcades qui rangeait quelque chose dans sa poche. Je n’ai pas eu le temps de croiser son regard, heureusement sans doute.
J’ai donc aussitôt retourné la tête et continué mon chemin le plus « naturellement » possible.
C’est à peine quelques secondes après que cela a commencé : des picotements dans ma tête, au derrière du crâne, mais à l’intérieur ; et puis il m’a parlé. Dans ma tête, comme si j’avais un téléphone branché dans mon cerveau. Il m’a dit : « ne te retourne pas, sinon tu es mort. Continue d’avancer comme si de rien n’était ». Ordre que je suivis machinalement, avant qu’il ajoute aussitôt : « ne parle pas ; écoute. »
J’ai aussitôt pensé au gars que je venais de croiser, et il a tout de suite enchaîné : « oui, c’est moi. Nous savons que tu sais « lire » et « écrire ». Nous avons besoin de toi, nous sommes la résistance. »
J’étais abasourdi : personne n’était au courant que je savais «lire et écrire », et très peu à connaître ce que ce terme désignait… Nous étions si peu nombreux ! Il continua, répondant par avance à mes questions : « une puce est insérée dans ton cerveau. Tout le monde en possède une. Ils écoutent tout ce que tu peux dire dans ta tête. Nous avons piraté la ligne pour te contacter, car nous avons besoin de toi. Si tu es ok, refais ton lacet, et si non continue ton chemin… nous reprendrons contact avec toi. Il faut qu’on sache que le monde n’a pas toujours été ainsi, et que sans doute il peut être autrement. Fin de la communication »
Je regardai alors mes chaussures, sans parvenir à rassembler mes esprits. Une peur panique m’envahit, en même temps qu’une curiosité sans doute décuplée par l’information dévoilée par mon « interlocuteur » : une puce électronique branchée dans mon cerveau… une puce électronique branchée dans mon cerveau ? Et je n’en saurais rien ? Et ce lacet défait, quelle merde !
Je me suis alors baissé, presque automatiquement, j’ai fait mes lacets, sans me retourner, et j’ai continué ma route ! Ma vie a alors totalement basculé depuis ce jour.
Je me souviens de toutes les pensées qui me sont alors venues dans les jours qui ont suivi, et dont il faut dire un mot : car il est une chose de réfléchir sereinement à une chose, même aberrante, mais il en est une autre d’y réfléchir en vous disant que votre pensée peut être « écoutée » par « on ne sait qui », à chaque instant de votre vie. Dès que mon esprit se laissait emporter par la scène de ce jour maudit, ma rationalité se perdait dans un amas de réflexions embrouillées, interrompues à chaque instant par la question de savoir si « j’avais le droit de penser ce que je pensais »… quelle torture ! C’est à partir de ce jour maudit que ma vie a basculé.
Je parvins cependant à convenir de certains points, en prenant les choses de la manière la plus théorique possible, c’est-à-dire en posant le problème de la manière suivante : était-ce un rêve ou la réalité ? Si oui, comment peut-il être inscrit si clairement dans mon esprit ? Si non, quel est le but de cet « événement ? » Soit la « résistance » existe réellement – tout le monde en a déjà entendu parler- soit elle n’existe pas et j’ai été le fruit d’un « traquenard », à élucider. Ensuite il y a l’histoire de la puce : là aussi j’en avais déjà entendu parler, et surtout il m’était déjà arrivé de lire des choses à ce sujet (c’est peut-être comme ça qu’ils m’ont « trouvé » d’ailleurs). Mais porter crédit à l’existence de cette puce serait aussi coupable que de croire en celle de la résistance. Et pourtant j’avais bel et bien « communiqué » avec un inconnu, à l’intérieur de ma tête ! Quelle folie ! Et puis quand, et surtout comment aurait-on pu m’en insérer une sans que je m’en aperçoive ?
Et puis pourquoi moi ? Si résistance il y avait, pourquoi ne disposait-elle pas de nombreux engagés sachant « lire » et « écrire » ? Était-ce un piège destiné à me faire dénoncer comme traître ou terroriste ?
Ce n’est que plus tard que j’ai compris comment on pouvait tenter de « maîtriser » notre propre esprit, ce n’est qui n’est pas une mince affaire. Le secret c’est de répéter dans sa tête une chose inconsistante comme le mot « table » ou une suite de syllabes simples, pourquoi pas des chiffres ou une courte phrase (« je marche », ou quelque chose du genre), inlassablement, jusqu’à l’automatisme, tout en essayant de conserver la maîtrise de sa pensée en arrière-plan. Cela est assez contraignant et nécessite un énorme effort de concentration mais avec un peu (enfin beaucoup) d’entraînement on y parvient tout de même un peu parfois, pour quelques précieux instants au moins. Quelques instants seulement…
Cette méthode était la seule manière de faire le point sur les événements que je subissais, mais à vrai dire se plonger dans une activité exigeant de la concentration, pour ne pas penser, était la seule libération véritablement efficace… Je ne devais pas penser car j’avais peur de penser : car si « ils » peuvent « écouter » les mots émis par notre cerveau (par exemple en écrivant je répète automatiquement, machinalement les mots dans ma tête), ils ne peuvent pas écouter ses silences. C’est pour cela d’ailleurs que nos rêves sont pour eux inaccessibles. Mais l’endormissement est un calvaire difficile à supporter, même aujourd’hui alors que pour moi tout est désormais terminé…
Je l’attendais cette rencontre, ne serait-ce que pour être certain de n’avoir pas basculé dans la folie… C’était en rentrant un soir de juillet -le 16 je crois-, le soleil se couchait, j’avais enfin terminé ma journée de travail. Depuis des semaines je passais mes journées plongé dans le travail sans prendre un instant de repos. Je rentrais chez moi aussitôt après, complètement épuisé, et ma terreur reprenait. Je priais intérieurement pour ne pas penser, ne pas me retourner brusquement… Tout me paraissait différent. Les rues pour atteindre mon immeuble, la cage d’escalier si sombre, le bruit de mes voisins qui s’arrête quand je passe dans l’escalier, ma porte d’entrée qui grince systématiquement à l’ouverture comme à la fermeture… Je n’osai même pas éteindre mon téléphone que je consultai compulsivement toutes les deux minutes, et en même temps je redoutai qu’il se mette à sonner…
Le soir, assis à ma table de cuisine (qui servait aussi de salle-à-manger et de salon), j’apercevais les lumières des drones qui traversaient le ciel avec leurs projecteurs aveuglants. Moi qui n’avais jamais compris pourquoi certains occultaient leurs fenêtres à l’aide de vieux rideaux sombres, j’avais peur que ces lumières s’arrêtent au dessus de mon vasistas pour me surveiller. J’étais devenu un terroriste, un résistant, je ne savais pas trop. Mais j’avais bien quelque chose à cacher. Et cela se passait à l’intérieur de mon crâne.
Le 16 juillet donc mon portable, que je tenais désormais toujours fermé dans ma main, à l’intérieur de ma poche, se mit à vibrer comme la première fois, sans s’arrêter, et après quelques secondes une voix (je ne sais pas si c’était le même gars) se mit à résonner dans mon crâne : « ne parle pas. Dans 25 mètres, sur ta gauche, il y a un commerce de fruits et légumes. Tu vas rentrer, le plus naturellement possible, et puis te diriger dans le fond du magasin : il y a une porte, que tu franchiras sans frapper. Une femme t’attend là-bas. Fin de la communication »
Le cœur battant à exploser dans ma poitrine, je fis tout comme il dit. Je ne regardai ni à droite ni à gauche, essayant de prendre l’air le plus dégagé que je pus. Dans le magasin je filai tout droit, constatant malgré moi qu’il n’y avait personne dans celui-ci, mais la voix me parla à nouveau sans prévenir : « ne réfléchis pas, avance ». J’avais commis une erreur. Je me répétais « avance, avance, avance » en moi-même pour ne pas penser.
Il y avait effectivement une porte au fond (que je n’avais jamais remarquée), je regardai droit devant moi, j’ouvris la porte, et je rentrai.
Une petite salle sans fenêtre, des étagères vides sur deux murs, trois chaises et une table avec dessus une machine étrange qui émettait un bruit, ou une vibration sourde, en continu. Ainsi que quelques accessoires informatiques dernier cri – je n’en avais pas vu de tels depuis un bail.
Et sur une des chaises, une femme d’au moins quatre-vingts ans, petite, très mince, le visage concentré, extrêmement ridé, l’air en très mauvaise santé, malgré un regard bleu étincelant très vif qui montrait à la fois sa force de caractère et son intelligence. Elle me fit signe à peine rentré de me taire, un doigt sur la bouche. Elle appuya sur un bouton de la machine, puis le bruit s’arrêta tout d’un coup, remplacé par un silence « artificiel », comme si nous étions dans un endroit insonorisé. Elle se détendit alors d’un coup, son visage aussi, et m’apparut nettement plus jeune et sympathique.
« Vous pouvez parler librement maintenant, personne ne peut nous entendre ». Elle insista sur le mot « personne », me libérant ainsi d’un coup de tout le stress accumulé par la peur de penser. « Cet appareil (dont nous ignorons le fonctionnement exact) permet de brouiller -momentanément- les informations envoyées par votre puce, mais il nous est impossible de la désactiver sans que vous soyez aussitôt repéré. Profitez de pouvoir faire respirer votre esprit, cette liberté n’a pas de prix.. »
Je pris un certain temps pour « respirer du cerveau », histoire de savourer cet instant de quiétude retrouvé, un de ces instants si rares depuis que je sais. Je vis bien qu’elle savourait aussi. « Merde alors, me disais-je intérieurement, même eux n’ont pas LA solution. Ma vie va être un enfer perpétuel. ». Elle sourit alors, comme si elle m’avait compris sans m’entendre…
Nous avons parlé plus d’une heure, et elle m’a raconté tout ce qu’elle savait. Cette puce avait été « inoculée » à tous les êtres humains de la planète sans distinction, par l’intermédiaire de la piqûre d’un « nanodrone » de la taille d’une abeille. Elle est alimentée en l’électricité par notre cerveau, et peut nous tuer à distance en un instant, en envoyant un signal détruisant toutes nos connexions jusqu’à la mort cérébrale. Je ne sais pas comment cela est possible, je ne suis pas scientifique. Elle en était une, en tout cas d’après ce qu’elle me raconta. Le gouvernement avait le pouvoir « d’écouter » tout le monde en même temps mais ne le faisait qu’au coup par coup, en fonction de sa dangerosité supposée, au moyen semblait-il d’un algorithme très puissant et très abouti. Et puis ils se focalisaient pour surveiller ou détruire tous les comportements « déviants ». A distance. Froidement. Sans procès ni sommation. Pour que plus rien ne change. Jamais.
Elle me parla ensuite de liberté, que le gens devaient savoir, qu’il fallait leur ouvrir les yeux pour qu’ils sachent. Elle me confirma le fait que nous n’étions plus très nombreux à savoir « lire » et « écrire », c’est-à-dire à encoder -et donc à décoder- et que malgré tous leurs efforts ils ne parvenaient pas à neutraliser cette puce plus longtemps qu’une heure ou deux, par l’intermédiaire de l’appareil que j’avais devant moi ; avec tous les risques induits -et mal connus- par les ondes que cette machine envoyait dans notre cerveau.
« Vous savez, la liberté est notre bien le plus précieux : c’est elle qui nous différencie des animaux. A force d’avoir confondu l’égalité avec la démocratie, nous avons laissé tomber notre liberté, et abandonné la fraternité. Il fut oublié que la liberté était antagoniste à l’égalité, et que seule la fraternité leur permettait de coexister. C’était cela le rêve de nos aînés. Le nôtre est bien plus pragmatique et peut sembler ridicule : il vise simplement à offrir aux générations suivantes la possibilité de se rendre compte qu’ils ne sont pas libres. Après, nous espérons seulement qu’elles reprennent en main cette liberté, pour un jour atteindre la démocratie, à travers la fraternité.
Dans une époque précédente appelée « capitaliste » la liberté avait été le moteur de l’humanité, mais en sacrifiant la fraternité au profit de l’individualisme le plus absolu. Le résultat fût catastrophique et se termina dans un chaos total : la pollution avait atteint un tel niveau que l’équilibre naturel était atteint de manière irréversible, comme vous pouvez malheureusement le constater chaque jour de votre vie présente. Pour ne pas laisser cette situation s’empirer, les hommes ont préféré sacrifier la liberté au profit de la paix, laissant une fois de plus la fraternité de côté, et abandonnant ainsi tout espoir de démocratie. Il fallait désormais -selon eux- « involuer », « décroître »…
Aujourd’hui, il est à craindre que l’état de délabrement intellectuel dans lequel nous sommes plongés rende définitivement impossible une nouvelle évolution de l’Histoire humaine : nous aurons peut-être bientôt perdu la capacité technique d’anéantir, ou même de modifier l’atteinte majeure à notre liberté qu’est cette puce électronique, c’est-à-dire de conserver notre statut de « non-animal », « d’ humain » ; et si cela continue, nos descendants seront même incapables de savoir ce que la fraternité signifie, au même titre que la liberté ou la démocratie d’ailleurs. Nous régressons, et il se peut qu’un jour -si nous ne faisons rien pour l’éviter- nous retournions au stade des premiers hommes (qui sait d’ailleurs si cela n’a pas déjà eu lieu plusieurs fois dans l’Histoire des Hommes ?) »
Elle reprit son souffle (parler semblait être épuisant pour elle), puis continua : « nous avons besoin de percer à jour les mystères de cette puce, car la science de cette technologie est en train de disparaître. A force de refuser le progrès et l’éducation au nom de cette frugalité qu’imposent soi-disant l’égalité et la paix, nous avons de bonnes raisons de croire qu’au plus haut niveau nos chers maîtres ne savent plus, ou très mal, comment fonctionne cette technologie. Ils se contentent de l’utiliser mais sont incapables de la faire évoluer. Et le pire est que bientôt peut-être ils n’en auront même plus besoin : les hommes seront heureux car ils se croiront libres. Vous savez pirater, nous sommes au courant. Vous n’êtes pas le seul mais vous n’êtes plus si nombreux. Il nous faut comprendre la puce pour l’empêcher de nuire. Afin de pouvoir réveiller les consciences – sans risquer pour leurs vies.»
L’objectif de la résistance (« la Fraternité ») était donc ni plus ni moins que de former les futures générations non pas à combattre le système au pouvoir mais simplement de comprendre la technologie qui lui permettait de se maintenir en place pour pouvoir lutter sans risquer la mort. Cela impliquait de reprendre tout à zéro, autant dire une cause quasi-désespérée : la résistance n’était qu’aux prémices de sa lutte et les chances de réussir étaient infinitésimales…
« Vous savez, dit-elle après une nouvelle pause durant laquelle elle consulta nerveusement sa montre, je comprends ce que vous ressentez. Vous vous dites sans doute que tout ceci est vain, que la tâche est trop dure et trop longue, mais nous n’avons pas le choix – lisait-elle dans mes pensées ? Le gouvernement est impitoyable, et vous ne connaissez certainement pas le millième des exactions qu’il commet au nom « de la paix ». Il fait en sorte de retirer à chacun jusqu’à la faculté de penser, pour ne pas l’obliger à déterminer ce qui est bien ou mal. Or sans éducation il n’y a pas d’apprentissage de ce qui est bien et de ce qui est mal et partant pas de valeur, pas de pensée, pas d’Histoire, et in fine pas de progrès. Alors que les pires anticipations de nos aînés voyaient dans la réécriture de l’histoire et le progrès technique le moyen le plus sûr d’asservir les hommes, il apparaît que la suppression de l’Histoire et la décroissance générale sont en réalité bien plus efficaces.
Cette puce est minuscule et indétectable, et toutes les actions qui ont été menées durant les périodes des luttes précédentes n’ont pas réussi à empêcher la totalité des individus qui composent ce monde d’en être affublés. Ils ont le contrôle total, même si à vrai dire il ne devient pour eux que « défensif ». Sauf que nous avons besoin de percer cette défense pour nous libérer de ce contrôle. »
Au fur et à mesure qu’elle continuait son discours, je voyais la scientifique consulter sa montre de plus en plus régulièrement, avec un stress de plus en plus visible. « Notre temps est compté, car la machine n’a plus beaucoup d’autonomie ; allons à l’essentiel ».
« C’est là que votre aide nous est précieuse, continua la scientifique. Nous avons besoin d’hommes comme vous. Ils ne sont plus si bien protégés, car ils estiment que cela devient inutile au regard du degré d’incompétence de leurs ennemis potentiels. C’est un bon point pour nous.
En échange de votre coopération, nous vous offrons la possibilité de profiter de notre appareil, que nous vous ferons parvenir chez vous. Nous vous donnerons également une nano-puce comme celle que nous avons chacun dans notre « esprit », afin que vous puissiez expérimenter dessus.
Il faut que chacun sache, que tout le monde sache ! »
Elle voulut prendre le temps de me donner les infos et les contacts, de plus en plus stressée. Je remarquai qu’à aucun moment elle ne prit la peine de me demander si j’étais d’accord pour cela. Je me sentis impliqué jusqu’au cou, ne sachant que faire pour « revenir en arrière » et éviter tout ce cauchemar. Je ne pouvais plus reculer : maintenant je connaissais l’existence de cette satanée puce et l’étendue du pouvoir de notre gouvernement. J’acceptais donc cette tâche sans enthousiasme, sans doute plus par faiblesse psychologique que par conviction. Je lui demandai alors comment elle pouvait encore continuer à vivre dans ces conditions, elle me répondit avec grand sourire que je n’arrive toujours pas à m’expliquer : « je ne vis pas pour moi, mais pour que les générations futures restent des êtres humains : ce n’est pas un droit pour moi, mais un devoir ».
A cet instant précis le silence produit par la machine s’arrêta, et je vis sur son visage se dessiner un rictus qui faisait apparaître ses rides encore plus prononcées qu’au premier instant. Le temps était écoulé, et nous étions encore là. Elle voulut finir malgré tout, tâcha de reprendre son calme pour finir de me donner les derniers éléments. « Le plus important est que vous sachiez… » elle suspendit sa phrase au vol. Elle fit un dernier effort pour finir, porta sa main à son cœur puis derrière la tête et s’effondra sur le sol en un instant, comme paralysée, se recroquevillant maladivement, son visage exprimant une douleur extrême. Et puis plus rien. Son visage se détendit d’un coup. Elle avait l’air désormais très calme, mais d’un âge beaucoup plus avancé que je ne l’avais pensé au départ.
Je paniquai alors moi-aussi, et essayai aussitôt de me concentrer sur mes pensées. Mon téléphone vibra alors, ce qui à vrai dire me rassura plus que cela ne m’inquiétât : « ne pense pas. Prends le brouilleur, sors d’ici et reprends ton chemin comme si de rien n’était. Nous te recontacterons. Fin de la communication »
Je fis comme on me dit, ramassai la machine et parti sans courir, malgré l’envie que j’avais de fuir n’importe où.
Dans la rue personne ; je repris mon chemin le plus calmement que je pus, et ne m’arrêtai qu’une fois devant mon immeuble, risquant un regard derrière moi, machinalement. Personne. Je répétais sans cesse dans mon esprit ma suite de chiffres « préférée », et me mis au lit en espérant dormir pour ne pas penser -après bien sûr avoir mis « en charge » l’appareil abandonné par cette pauvre femme.
C’est ainsi que ma vie de résistant à commencé. Enfin de résistant…
A vrai dire les premiers jours qui suivirent cet événement traumatisant, je n’eus de cesse de remettre cette satanée machine en route. Ce que je désirai par dessus tout c’était de retrouver le calme procuré par cet appareil, pour pouvoir enfin remettre mes idées au clair.
Dès que j’eus compris comment la faire fonctionner, je fus dans l’impossibilité de m’en servir pour autre chose que d’organiser quelque peu mes pensées. Il faut être honnête, la résistance n’était pas faite pour moi. Et aujourd’hui je n’ai pas honte de le dire : car le calvaire que j’ai enduré toutes ces années vaut bien plus que leur fraternité. Toute cette torture m’a usé jusqu’au fond de l’âme… Même si cela m’a tout de même permis d’en savoir plus sur moi-même.
Enfermé dans mes toilettes le plus souvent possible (il n’y avait pas de fenêtre), je réfléchissais sans cesse à la discussion que j’avais eu avec cette pauvre femme. Etait-elle oui ou non morte des suites de son engagement ? La prise de conscience de mon état d’esclave m’engagea à réfléchir à toutes sortes de choses dont je ne m’étais jamais préoccupé jusqu’alors : Le sens des mots « liberté », « égalité », « fraternité », « paix » m’apparaissaient alors comme les biens les plus précieux de l’homme et j’aurais parfois désiré combattre « physiquement » contre mes oppresseurs. Mais contre qui, et pour quoi faire ? C’est que j’ai fini par me demander ce que l’on ferait une fois les gens rendus « libres »…
La liberté, c’est le droit de faire ce que l’on veut. Tout ce que l’on veut. L’égalité, c’est le droit d’être comme les autres. Ni plus ni moins. L’égalité entretient une relation antagoniste, presque contradictoire avec la liberté : et si je veux, ou si je suis, ou si on me considère comme « plus » ou « moins » que quelqu’un d’autre, doit on s’asseoir sur la liberté ou sur l’égalité ?
C’est là que rentre en jeu la fraternité. C’est elle qui doit réconcilier la liberté ET l’égalité. Cela s’appelle la démocratie ; la vieille femme l’avait bien dit. Sans la fraternité, il faut choisir entre la liberté ou l’égalité. Notre monde a choisi de renoncer à la liberté. Mais est-ce un choix conscient ? Combien sommes-nous à pouvoir se poser cette question ?
Celui qui ne connaît pas l’existence de cette puce n’a pas de raison de ce poser cette question. Il ne se sent pas esclave car il ne sait pas qu’il pourrait être libre. Connaître est une chose, comprendre en est une autre. L’abrutissement organisé des générations qui arrivent est tel qu’il leur est presque impossible de commencer une réflexion, d’autant qu’elle peut être fatale à ceux qui la commenceraient. Mais après tout est-ce si grave ?
A quoi sert la liberté si elle conduit à l’insécurité ? La fraternité est une belle idée, mais en son absence il vaut mieux viser la paix que la liberté, un point c’est tout. Et puisqu’ apparemment la fraternité n’a jamais réellement existé, qu’est-ce qui indique qu’il faille la rechercher à tout prix ?
J’en vins donc peu à peu à conclure que peut-être la paix valait plus que la liberté, et que le gouvernement avait donc des raisons pour se justifier. Car je n’en veux pas de ma liberté. Elle me fait voir que je suis tout nu face à l’univers. Je préfère rester bien au chaud dans la paix, esclave peut-être mais qu’importe si c’est inconsciemment ? Suis-je esclave quand je ne le sais pas que je le suis ? Cette « pensée-double » m’engage à ne pas soutenir la Fraternité. Puisque maintenant je sais et que je suis considéré comme libéré, alors j’affirme librement que je ne veux pas être résistant. Et que personne ne devrait l’être.
D’ailleurs je n’ai jamais plus été contacté par la Fraternité. La résistance avait-elle été dissoute ou éliminée, je n’en sais rien. Mais cela fait maintenant tellement de temps que je m’interroge que j’en suis arrivé à douter de tout : de l’existence de la Fraternité, de celle du gouvernement, du brouilleur ou même de la puce, jusqu’à en arriver à cette extrémité que j’accomplis aujourd’hui en écrivant ces lignes. Et voici-ces questions : puisque la puce existe bel et bien (je n’ai pas rêvé, « on » m’a bien « parlé » dans ma tête , ou alors étais-je déjà fou?), c’est que quelqu’un ou quelque chose l’a créée et exploitée. Enfin si elle existe. Mai si elle existe est-elle vraiment « universellement » répandue ?
Ou bien la Fraternité a-t-elle menti ?
Car même si les conditions de la mort de la vieille conduisent à penser à une mort « provoquée », rien ne permet d’affirmer positivement qu’elle n’est pas morte d’autre chose, ne serait-ce que par son grand âge et le stress qu’elle semblait ressentir au moment de sa mort. Il se pourrait tout-à-fait qu’elle ai succombé à cela.
Ensuite, rien ne permet d’affirmer non plus qu’elle disait la vérité : si j’étais le gouvernement et que je ne désire pas montrer que je n’ai plus les capacités de faire fonctionner mes machines, je tenterais de me renseigner le plus discrètement possible afin de les retrouver en établissant un contact avec des « experts », par un biais « non-officiel », comme la Fraternité par exemple.
Si une réponse positive est apportée à toutes ces questions, alors il faut s’interroger de nouveau, pour savoir qui en détient l’usage : est-ce le gouvernement, ou bien un autre « organisme », qui par exemple tenterait d’accéder au pouvoir par le contrôle de cette puce ? Et pour quoi ?
Ensuite, on peut se demander si le gouvernement (ou cet « organisme ») détient encore la possibilité concrète d’utiliser cette technologie, et si oui s’il l’utilise encore.
Car surveiller tout le monde signifie qu’il existe un nombre conséquent d’individus au courant de l’existence de cette puce – en plus d’une formation suffisante pour gérer ne serait-ce que l’utilisation des outils existants (la capacité technique) qui doit nécessairement se transmettre de génération en génération. Mais s’ils ne possèdent plus la capacité de compréhension du fonctionnement, peut-être en ont-ils encore l’usage ? Car il se peut tout-à-fait que sans pouvoir faire évoluer le système, « ils » possèdent encore les infrastructures et le savoir pour le conserver intact.
Ensuite, savoir s’ils l’utilisent est impossible à moins sans doute que de le payer très cher. Cela dit l’hypothèse selon laquelle ils ne l’utiliseraient plus est aussi à prendre en compte. Avec tout le mal que je me suis donné pour éviter les pensées trop « criminelles », je dois avouer qu’il m’est arrivé sans doute plus d’une fois d’avoir outrepassé les limites que je m’étais fixées sans qu’il m’arrive quoique ce soit ; à moins que mon cerveau ait acquis la capacité de penser « doublement » dans les moments « délicats », ce dont je ne suis pas convaincu. De toutes façons je vais bientôt le savoir. Mais quelle ironie si cette puce ne sert à rien ! Comment savoir comment les morts sont morts ? L’ironie ce serait de m’être pourri la vie pour rien, alors que ceux qui ne savent pas ne souffrent pas. Même dans la mort.
Il était inévitable que cette question me conduise à cette question primordiale, celle qui résout toute l’incohérence apparente de ce système :
Est-on libre lorsqu’on ne sait pas qu’on est esclave ?
Le bonheur est-il de connaître la vérité et d’en souffrir ou de jouir de ne pas la savoir ? Même inconsciemment ? Et surtout n’étais-je pas plus heureux avant de savoir ?
La paix n’est-elle pas plus importante que la liberté ? Il faut lutter pour la liberté, mais on se soumet à la paix. Je rêve du calme de ma vie d’avant, de son insouciance. Je suis libre d’écrire ce que j’écris à l’instant, mais je n’ai pas la paix. Seule la mort m’apportera le repos que je désire par dessus tout.
Avant d’en finir une bonne fois pour toutes, je vous livre donc l’hypothèse que j’ai fini par développer :
L’objectif étant pour les autorités d’atteindre à la sécurité et à la paix, ils ont cru que la puce, par son pouvoir de contraindre tout le monde à une surveillance absolue par menace de mort, serait l’outil parfait. Il n’y aurait peut-être plus de liberté, mais il y aurait la paix. Alors pourquoi le cacher, puisque c’est semble-t-il ce que désiraient les peuples? Ceux qui n’ont rien à se reprocher sont laissés tranquilles, et les autres sont attrapés ; sauf que moi je ne savais pas, et je n’avais rien à me reprocher. Je suis devenu suspect le jour où « ils savaient que je savais ».
Mon explication est donc la suivante : ayant exercé une terrible dictature peu après la généralisation de la puce, les autorités se sont rendues compte que les esclaves étaient terrorisés et incapables de travailler correctement, qu’ils se rebellaient sans cesse, que les surveillants devenaient des résistants, et que le nombre de morts augmentait au même rythme que le besoin de surveillance : après celui décrit par la vieille femme lors de notre entretien, c’était un autre chaos qui se préparait. La volonté de liberté grandit à mesure qu’on la contraint.
Alors les autorités ont décidé de conserver l’existence de la puce, mais le plus discrètement possible, jusqu’à en faire oublier l’existence. Et éliminer ceux qui savent et qui donc luttent. Seulement pour en arriver là il a fallu considérablement réduire le savoir et la mémoire des hommes sur plusieurs générations pour y parvenir, et nécessairement la technologie -et ceux qui la connaissent-sont peu nombreux et peu formés. Il y a donc danger pour le pouvoir. Danger de devoir retourner au chaos. Alors que nous pouvons avoir la sensation d’être libres, et en paix : il suffit de ne pas le savoir. Le prix à payer est l’intelligence et la connaissance. Mais pour la première fois dans l’Histoire humaine nous aurons alliés ces deux termes.
Du coup les citoyens ne sont pas au courant. Ils vivent pour la plupart j’imagine le plus sereins du monde, et si une mauvaise pensée passe dans leur cerveau un instant elle s’échappera aussitôt sans que l’ordinateur central ne fasse autre chose qu’un vague signalement. Mais si personne ne sait qu’elle existe et qu’il n’y a pas de résistance, à quoi servirait-elle donc ?
Et bien c’est peut-être cela la fraternité. La fraternité, c’est que ceux qui savent ne doivent pas le dire aux autres. Pour leur bien. Bientôt nous prétendrons même à l’égalité, car nous serons tous également bêtes. L’égalité c’est l’état de nature, ou un lion vaut un lion, une fourmi une autre fourmi. Toutes les différences auront été supprimées. Nous sommes redevenus des bêtes, nous serons égaux, libres et en paix. Mais serons-nous encore des hommes ?
« heureux les simples d’esprit au royaume des cieux », disait-on dans mon enfance sans que j’en comprenne véritablement la portée.
Ahhh, tout cela est trop compliqué, j’en suis arrivé à ne même plus savoir ce que je souhaite, ni ce que je redoute. Me trompé-je depuis le début, ou n’ai-je toujours rien compris ? Je n’en sais rien, je sais plus rien ; il est temps que je conclue.
Alors voilà.
Aujourd’hui je suis vieux, et je vous emmerde tous : la résistance, le gouvernement, et même les générations suivantes. J’ai gâché ma vie durant trop d’années, depuis ce satané 8 juin de l’année F. Je ne sais même pas qui rendre responsable de ce gâchis. J’en veux à tout le monde, et puis surtout à moi-même. Je pourrais me suicider simplement, mais d’abord je veux savoir. Mourir en un instant, mais au dernier moment savoir si j’ai mal à la tête, et m’en apercevoir. A cet instant je saurais si on m’écoute, et je leur dirai que je n’ai pas peur, que je les attendais… et que je les emmerde ! Ce sera cela mon acte de résistant. Et puis s’il ne se passe rien je saurai aussi… et je me suiciderai quand même ! Mon verre est à côté de moi, rempli de poison. Je n’hésiterai pas. Mon brouilleur -je ne sais même pas s’il marchait, ou si c’est lui qui m’écoutait, et si tout cela n’est qu’une mise en scène destinée à me détruire – mais mon brouilleur est débranché. Mon téléphone éteint. Je n’en peux plus de toutes ces questions. La peur est un mal qui ronge jusqu’à la folie. J’ai tourné et retourné ces questions tellement de fois dans ma tête que le nombre des questions est devenu ingérable, surtout dans un cadre temporel limité.
Je veux savoir.
Et puis mourir.
Malheureusement, les conditions dans lesquelles ce document est arrivé jusqu’à moi sont bien incapables d’éclairer le lecteur sur la question qu’il se pose bien logiquement à la fin de ce petit texte : car il apparaît que ce document a été retrouvé chez un homme dont le squelette a été découvert plusieurs années après son décès ; on ne peut donc savoir de quoi il est mort. Les seuls indices que nous ayons pour nous permettre de « fantasmer » un peu sont deux appareils dont les technologies nous sont inaccessibles, mais qui semblent correspondre pour l’un au « brouilleur » évoqué dans le texte, et l’autre à ce qu’on appelait autrefois un « téléphone ». Il y avait aussi un verre, évidemment vide depuis le temps…
Chacun se fera sans doute son opinion sur la chose, mais pour ce qui est de la puce je ne tiens pas à vérifier sur moi : que celui qui tente l’expérience m’en rende compte s’il le souhaite- ou surtout s’il le peut !